Eau du robinet, et si on reprenait véritablement la main ?
Pour gérer l’eau potable, la communauté d’agglomération de Marne et Gondoire envisage de créer une nouvelle entreprise (SEM) en majorité publique avec une participation minoritaire de Véolia, à laquelle pourraient également se joindre les deux communautés de Paris Vallée de la Marne et de Val d’Europe. Cette SEM, nommée « Eau, énergie solutions », vise à dégager les moyens de rénover ses canalisations, stabiliser les prix et potentiellement récupérer l’usine de potabilisation d’eau d’Annet-sur-Marne appartenant à Véolia. Cependant, derrière ces promesses attrayantes se profilent des défis face aux grandes entreprises privées et à la nécessité de protéger les intérêts de ses usagers.
C’est une situation rare en Île-de-France. Pour leur eau potable, 56 communes de l’est parisien, soit 500 000 habitants, dépendent d’une seule usine privée : celle d’Annet-sur-Marne, propriété du leader mondial de l’eau, Veolia. La fin prochaine de la Délégation de Service Public (DSP) qui lie une partie d’entre elles appartenant à l’agglomération Marne et Gondoire et regroupées au sein de la SMAEP, à la multinationale offre une opportunité historique de rebattre les cartes.
En l’absence d’une réelle politique solidaire de l’eau à l’échelon national et pour sortir de cette « totale dépendance », les élus de l’agglomération Marne et Gondoire ont voté la création d’une société d’économie mixte (SEM) baptisée « Eau, énergie solutions » que deux autre agglomérations Paris Vallée de la Marne et Val d’Europe seraient susceptibles de rejoindre.
Cependant la Marne, où est puisée l’eau potable, est une ressource de plus en plus vulnérable. Le lac-réservoir du Der, qui depuis 50 ans régule son débit pour éviter crues et étiages sévères, peine désormais à remplir son rôle. Le changement climatique, avec des sécheresses plus marquées, diminue ses capacités de remplissage. La conséquence est double : un risque accru sur la quantité d’eau disponible lors des périodes sèches, mais aussi sur sa qualité, les polluants étant moins dilués dans un débit plus faible. Reprendre la main sur l’eau, c’est donc aussi se préparer à gérer une ressource plus rare et plus complexe à traiter.
La stratégie de la SEM : un plan en deux temps
À court terme, la SEM, qui associe les acteurs publics et Veolia (à hauteur de 15 %), se concentrera sur le réseau de transport. Ces « autoroutes de l’eau » vieillissantes devraient être rénovées grâce à un plan de 80 millions d’euros, financé par une marge dégagée sur l’achat d’eau en gros à Veolia-usine.
À long terme, l’ambition est de racheter l’usine d’Annet-sur-Marne. Une option d’achat a été négociée : dans 20 ans, la collectivité pourra acquérir l’outil de production pour un montant déjà fixé à 35 millions d’euros, afin d’obtenir, selon Pierre Tebaldini, directeur de cabinet du Président de l’agglomération, « la pleine maîtrise de la production d’eau et du choix des techniques de potabilisation ».
En coulisses, un géant qui s’adapte aux nouvelles réalités
Cette initiative locale doit être interprétée à la lumière de la transformation stratégique de Veolia. Face aux incertitudes climatiques qui fragilisent les sources d’eau comme la Marne et rendent la gestion d’actifs physiques coûteuse et risquée, le groupe change de modèle. Fini le temps où la puissance se mesurait au nombre d’usines possédées. Veolia se mue en « techno-fournisseur ».
Avec plus de 4 400 brevets, Veolia ne veut plus simplement gérer des tuyaux, mais vendre des solutions de pointe : traitement des micropolluants, réutilisation des eaux usées, dessalement. Dans ce contexte, céder une usine des années 1950 à une collectivité n’est plus une défaite, mais une manœuvre stratégique. Le groupe transfère le risque lié à l’infrastructure et à la ressource, tout en se positionnant comme le fournisseur incontournable des technologies nécessaires pour faire face aux défis de demain, notamment ceux liés à la dégradation de la qualité de l’eau de la Marne. Face à la fragilisation de la ressource de la Marne, la collectivité pourrait ainsi être amenée à compléter sa production par la réutilisation des eaux usées traitées (REUT), une solution technologique que Veolia, en tant que fournisseur, serait alors en position idéale de lui proposer.
Accord gagnant-gagnant ou cheval de Troie ?
Cet accord cache des risques majeurs pour la collectivité.
Le premier est l’âge de l’actif, couplé à sa pertinence future. Dans 20 ans, l’usine aura 70 ans. Sera-t-elle seulement un outil vieillissant ou un équipement obsolète, incapable de traiter une eau de Marne dont la qualité et la quantité seront devenues plus erratiques ?
Le second risque, plus insidieux, est celui de la dépendance technologique. En vendant « l’usine-coquille », Veolia pourrait chercher à verrouiller la collectivité pour des décennies avec ses technologies brevetées, les seules capables de répondre aux nouveaux défis de potabilisation. Le véritable coût ne serait plus le prix d’achat, mais les frais de licence et les contrats de maintenance experts. En pensant acheter son indépendance, la collectivité pourrait se retrouver prisonnière d’un écosystème technologique.
Le pacte d’actionnaires, bouclier juridique face à un partenaire ambivalent.
Face à ce partenaire à la double casquette – associé dans la SEM et futur vendeur –, la collectivité doit graver des garanties de fer dans le pacte d’actionnaires :
▶️ Un plan pluriannuel d’investissement (PPI) engageant Veolia à maintenir et moderniser l’usine pour qu’elle puisse affronter les conditions futures de la Marne.
▶️ Une expertise externe annuelle pour vérifier l’état réel de l’usine.
La transparence totale sur les brevets et procédés propriétaires pour mesurer la dépendance.
▶️ Une clause de « réversibilité » assurant, en cas de rachat, le droit d’utiliser les technologies indispensables à des conditions financières raisonnables.
▶️ Un audit d’acquisition complet avant la transaction finale, avec un prix de vente ajustable à la baisse si l’état de l’usine n’est pas conforme aux attentes ou ses capacités de production amoindries par le changement climatique.
Vigilance sous le regard citoyen
La création de la SEM n’est pas une fin en soi, mais le début d’une longue partie d’échecs. Consciente des enjeux, l’association Coteau et Vallée de la Marne a déjà interpellé les élus des agglomérations concernées. Cette démarche citoyenne vise à s’assurer que les gardes-fous juridiques soient bien établis et que le processus se déroule dans une transparence totale en rendant public le pacte d’actionnaires.
Le succès de cette reconquête dépendra donc d’un double engagement : l’obtention d’une réelle robustesse du pacte d’actionnaire et une surveillance démocratique active.
À moins qu’une véritable politique solidaire nationale de l’eau ne voie le jour d’ici là, rebattant les cartes au profit des collectivités territoriales et leur assurant une véritable indépendance vis-à-vis des multinationales de l’eau..
Un avantage historique pour Veolia
Depuis 50 ans, Veolia a profité d’importants investissements publics pour réguler le débit de la Marne via le lac du Der, garantissant ainsi une exploitation stable et sans interruption de son usine d’Annet-sur-Marne. Ces infrastructures financées par la collectivité ont sécurisé l’approvisionnement en eau et optimisé la rentabilité de l’installation.
Cette réalité doit être intégrée dans l’évaluation du prix de cession : l’usine a bénéficié d’un soutien indirect massif, réduisant ses risques opérationnels et ses coûts. Les élus devraient exiger que cette dimension pèse dans la négociation, afin que le montant de 35 millions d’euros prévu dans 20 ans reflète équitablement cette dépendance aux fonds publics.
Principales Communes Desservies par l’Usine d’Annet-sur-Marne
| Commune | Département | Syndicat des Eaux de Rattachement |
| Bussy-Saint-Georges | 77 | SMAEP de la Région de Lagny-sur-Marne |
| Bussy-Saint-Martin | 77 | SMAEP de la Région de Lagny-sur-Marne |
| Carnetin | 77 | SMAEP de la Région de Lagny-sur-Marne |
| Collégien | 77 | SMAEP de la Région de Lagny-sur-Marne |
| Conches-sur-Gondoire | 77 | SMAEP de la Région de Lagny-sur-Marne |
| Dampmart | 77 | SMAEP de la Région de Lagny-sur-Marne |
| Gouvernes | 77 | SMAEP de la Région de Lagny-sur-Marne |
| Guermantes | 77 | SMAEP de la Région de Lagny-sur-Marne |
| Jablines | 77 | SMAEP de Tremblay-en-France / Claye-Souilly |
| Jossigny | 77 | SMAEP de la Région de Lagny-sur-Marne |
| Lagny-sur-Marne | 77 | SMAEP de la Région de Lagny-sur-Marne |
| Pomponne | 77 | SMAEP de la Région de Lagny-sur-Marne |
| Pontcarré | 77 | SMAEP de l’Ouest Briard |
| Saint-Thibault-des-Vignes | 77 | SMAEP de la Région de Lagny-sur-Marne |
| Thorigny-sur-Marne | 77 | SMAEP de la Région de Lagny-sur-Marne |
| Courtry | 77 | SMAEP de la Région de Lagny-sur-Marne |
| Pontault-Combault | 77 | SMAEP de l’Ouest Briard |
| Roissy-en-Brie | 77 | SMAEP de l’Ouest Briard |
| Annet-sur-Marne | 77 | SMAEP de Tremblay-en-France / Claye-Souilly |
| Fresnes-sur-Marne | 77 | SMAEP de Tremblay-en-France / Claye-Souilly |
| Le Pin | 77 | SMAEP de la Région de Lagny-sur-Marne |
| Villevaudé | 77 | SMAEP de la Région de Lagny-sur-Marne |
| Claye-Souilly | 77 | SMAEP de Tremblay-en-France / Claye-Souilly |
| Compans | 77 | SMAEP de Tremblay-en-France / Claye-Souilly |
| Mitry-Mory | 77 | SMAEP de Tremblay-en-France / Claye-Souilly |
| Ozoir-la-Ferrière | 77 | SMAEP de l’Ouest Briard |
| La Queue-en-Brie | 94 | SMAEP de l’Ouest Briard |
| Le Plessis-Trévise | 94 | SMAEP de l’Ouest Briard |
| Tremblay-en-France | 93 | SMAEP de Tremblay-en-France / Claye-Souilly |
| Villepinte | 93 | SMAEP de Tremblay-en-France / Claye-Souilly |