La guerre de l’eau aura-t-elle lieu à Marne-la-Vallée ?
Le 11 février 2026, Valérie Pécresse, présidente de la Région Île-de-France, posait la première pierre d’un bâtiment « innovant » en structure bois à Serris (1). Pour 21 millions d’euros, l’IFIS — implanté dans la commune depuis 2007 — y installera 1 500 étudiants au nom de la « visibilité » du territoire. Un investissement de prestige qui illustre les priorités de Val d’Europe, alors que la Phase V du développement prépare le doublement de la population et la venue de 30 millions de touristes par an. Au-delà des discours sur l’excellence, une question essentielle demeure : comment alimenter cette croissance en eau, et à quel prix pour les territoires voisins ?
La Phase V du développement de Val d’Europe (2025-2040) prévoit le passage de 40 000 à 80 000 habitants, la construction de 8 000 nouveaux logements, l’accueil de 30 millions de touristes par an et le développement de 128 000 m² de surfaces économiques (2). Une densification vertigineuse qui s’inscrit dans le SDRIF-E, adopté en septembre 2024 par la majorité au Conseil régional.
Des alertes ignorées depuis 2020
Cette méthode n’est pas nouvelle. Dès 2020, l’Autorité Environnementale alertait pourtant le Val d’Europe sur son schéma d’alimentation en eau potable : « Une marge aussi réduite à un horizon si lointain ne paraît pas raisonnable dans le contexte attendu de diminution des ressources en eau liée au changement climatique » (3). Une mise en garde qui n’a pas conduit à une révision substantielle du projet. L’étude de l’OCDE publiée en mars 2025 (4) vient aujourd’hui confirmer ces craintes : hausse marquée des températures, canicules et inondations. Celles de la Marne menacent gravement nos infrastructures avec un risque accru de rupture des réseaux d’eau et d’assainissement. Parallèlement, les sécheresses exacerbent les conflits d’usage, ravivant le spectre des restrictions de 2022.
Annet-sur-Marne : un nœud gordien
Concrètement, l’usine d’Annet-sur-Marne constitue le nœud du problème. Elle alimente déjà 600 000 personnes, depuis Arnouville (Val-d’Oise) jusqu’à Pontault-Combault, en passant par Val d’Europe et l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle (5). Mais cette ressource est partagée : si Val d’Europe dépend pour moitié de la Dhuys, il puise l’autre moitié à Annet. Or le Val Maubuée Centre (87 000 habitants) et d’autres secteurs de Marne-la-Vallée dépendent, eux, essentiellement de cette même usine (6).
L’extension de 2028 : une réponse insuffisante
L’extension d’Annet à 150 000 m³/jour prévue pour 2028 devra donc satisfaire non seulement la croissance de Val d’Europe (+40 000 habitants), mais aussi celle des autres secteurs de Marne-la-Vallée desservis, sans compter les 5 000 m³/jour stratégiques de Roissy-CDG. Dans ce contexte de concurrence pour une ressource déjà sous tension, où le bilan en hypothèse haute ne laisse apparaître, selon l’Autorité Environnementale, qu’une marge de 1% entre la capacité de production et les besoins à l’horizon 2040 — une marge aussi réduite ne paraissant « pas raisonnable dans le contexte attendu de diminution des ressources en eau liée au changement climatique ».
Le campus de Serris, vendu comme « durable », illustre une planification urbaine où la contrainte eau est gérée commune par commune, sans coordination régionale visible avec les territoires voisins partageant la même ressource. Chaque commune, chaque intercommunalité pousse sa croissance sans regarder si la ressource suit. Le résultat ? Une course à l’abîme où l’on risque de se retrouver, un jour de canicule de 2040, à arbitrer entre l’eau du robinet de Serris, celle des industries de Val Maubuée, ou celle des avions de Roissy.
Et si on anticipait ?
Ces projets auraient-ils vu le jour si un diagnostic de leurs conséquences sur l’eau avait été imposé ? Si une gouvernance intégrée de la ressource à l’échelle de Marne-la-Vallée avait présidé aux choix d’aménagement ? La question reste posée. Mais une chose est certaine : sans planification concertée, la guerre de l’eau n’aura pas besoin d’être déclarée. Elle sera le fruit silencieux d’une accumulation de projets « innovants » et « durables » qui, chacun pris isolément, semblent absorbables, mais qui, pris ensemble, épuisent une ressource commune sans même qu’on ait pris le temps de s’en apercevoir.
(1) https://mesinfos.fr/77700-serris/l-universite-gustave-eiffel-va-s-etendre-a-serris-en-2027-239938.html
(2) Val d’Europe Agglomération, « Val d’Europe 2040 : La Phase V »
(3) Avis de l’Autorité Environnementale sur le SDAEP de Val d’Europe, 2020
(4) OCDE, « Adapter l’Île-de-France aux risques de raréfaction de l’eau », 16 mars 2025
(5) NGE, « Annet-sur-Marne : extension de l’usine de production d’eau potable », 2025
(6) CAPVM, « Rapport annuel sur le prix et la qualité du service public de l’eau potable - Secteur ex-CA Val Maubuée - Exercice 2019 », 2020
💡 Cette vidéo présente les discussions de l’OCDE concernant l’adaptation de l’Île-de-France aux futurs défis liés au manque d’eau, un sujet directement au cœur des enjeux soulevés par l’article.
https://youtu.be/k76uquV91lk?si=l5mKYtECBXRLS6rk
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Cet article repose sur des données publiques et des interrogations légitimes. Les entités mentionnées disposent d’un droit de réponse, que la rédaction s’engage à publier.