Saint-Thibault 2031 : vers une dépendance aux déchets extérieurs ?
En 2031, une nouvelle usine remplacera l’actuelle à Saint-Thibault-des-Vignes. Mais avec une capacité augmentée de 38 % à l’heure où la loi impose de réduire nos déchets, une mécanique économique risque de se mettre en place. Pour rentabiliser cet investissement de 1,3 milliard d’euros sur 26 ans, le territoire devra-t-il recourir davantage aux déchets des départements voisins ? Enquête sur les flux extérieurs d’un projet industriel XXL.
C’est un chantier titanesque qui s’annonce à Saint-Thibault-des-Vignes. L’usine actuelle, vieille de 40 ans, laissera place en 2031 à une unité ultramoderne gérée par Paprec. Il n’y aura pas de montée en charge progressive. Les deux nouveaux fours entreront en service simultanément en mars 2031, à pleine capacité. Dès le premier jour, l’usine devra être alimentée à 215 000 tonnes par an — soit 60 000 tonnes de plus que l’actuelle (+38%), dans un contexte où la loi impose pourtant de réduire nos déchets.
Pourtant, la loi et le bon sens commandent de réduire nos poubelles. Dès lors, l’équation interroge : comment rentabiliser une usine plus grande si les habitants du secteur jettent moins ? La réponse réside dans les « déchets extérieurs ».
Le constat : 45 % des déchets viennent déjà d’ailleurs
Contrairement à une idée reçue, l’usine du SIETREM ne traite pas uniquement les déchets de ses 31 communes adhérentes. Le rapport annuel 2023 du syndicat — un document public — révèle une dépendance croissante aux apports extérieurs.
Origine des déchets incinérés en 2023 :
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Provenance |
Part du total |
Tendance |
|---|---|---|
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Habitants du SIETREM |
50,7 % |
📉 En baisse |
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Collectivités voisines |
14,7 % |
📈 En hausse |
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Clients extérieurs (privés/autres) |
30,7 % |
📈 En hausse |
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TOTAL EXTÉRIEUR |
45,4 % |
Source : Rapport annuel SIETREM 2023.
En clair, près d’un camion sur deux qui franchit les grilles de l’usine vient déjà de l’extérieur du territoire. Cette part a gagné 3 points en un an. Avec la nouvelle usine de plus grande capacité cette logique économique pourrait s’intensifier.
Jusqu’où ira-t-on chercher les déchets ?
Juridiquement, le « rayon d’action » d’un incinérateur est défini par un arrêté préfectoral. La réglementation (Arrêté du 20/09/2002) prévoit quatre zones possibles : la zone locale (département et voisins immédiats), la zone nationale (tout le territoire français sur dérogation), et la zone internationale (importation depuis l’étranger).
À ce jour, le contrat complet n’a pas été rendu public. L’importation de déchets internationaux, bien que strictement réglementée et soumise à autorisation préfectorale, n’est pas juridiquement impossible. Sans accès au contrat, difficile d’évaluer l’étendue exacte des engagements.
Ce n’est pas un scénario théorique : en 2024, la France a importé 5,6 millions de tonnes de déchets destinés à l’incinération, venant principalement de Suisse, du Luxembourg et d’Allemagne.
Le risque financier : la clause de « tonnage garanti »
Au-delà de l’origine géographique, c’est le montage financier qui préoccupe les observateurs. Dans l’industrie de l’incinération, les opérateurs privés exigent fréquemment une clause de « Pay-or-Take » (garantie d’apport). Le principe est simple : la collectivité s’engage à livrer un tonnage minimum pour que le four tourne à plein régime.
Si les habitants deviennent plus vertueux et trient mieux, le tonnage baisse... et la collectivité pourrait devoir payer une pénalité à l’opérateur pour compenser le manque à gagner. Le SIETREM a-t-il signé une telle clause (1) ? Si oui, les contribuables pourraient être amenés à payer pour des déchets qui n’existeront pas, ou de devoir importer massivement pour éviter l’amende.
Une alternative existe
Cette orientation vers une capacité accrue n’est pourtant pas une fatalité. D’autres syndicats ont fait le choix inverse, en réduisant la capacité de leurs usines pour aligner les intérêts économiques sur les objectifs de réduction des déchets. Voir notre analyse : « Déchets : Le nouveau contrat à 1,3 milliard du SIETREM piège-t-il l’avenir ? ».
(1) L’association Coteau et Vallée de la Marne a demandé communication du contrat. Son examen est en cours, nous vous tiendrons informé de ses résultats.
Sources
Rapport annuel SIETREM 2023.
Arrêté du 20 septembre 2002 relatif aux installations d’incinération de déchets non dangereux.
Données Douanes françaises, 2024.
Cet article repose sur des données publiques et des interrogations légitimes. Les entités mentionnées disposent d’un droit de réponse.